COMBIEN DE TEMPS ALLONS-NOUS CROIRE QUE LE HANDICAP NE PEUT ETRE QUE TRAGEDIE ? [1]

Elena Chamorro. Collectif Non au report de 2015

Une vidéo intitulée «  Combien de temps » est le support de la campagne de prévention routière que le gouvernement a lancée début février. Faisant le choix d’une pédagogie de la peur, il brandit la menace du handicap pour prévenir les comportements à risque sur la route [2].

Cette méthode, plus que contestable, était aussi celle de la campagne de prévention de la Ville de Paris « Aujourd’hui, Paris dit stop » qui, lancée en 2007, avait déjà été dénoncée [3].

Musique de film d’épouvante, scènes filmées dans l’obscurité, regards tristes et hagards de victimes hospitalisées, en fauteuil, enlevant leur prothèses, voix en off mélodramatique et accusatrice, tout concourt dans ce spot à une représentation négative, culpabilisante, et réductrice du handicap.

« Combien de temps allons-nous croire que réparer les corps peut suffire à réparer les vies »

Telle est le genre de phrase distillée dans ce spot. La vie après l’accident, avec un handicap, serait une vie brisée, non réparable, par opposition à la vie heureuse de valide, la seule  « valable », celle d’avant l’accident. Elle serait un drame non seulement individuel mais aussi familial, permanent, pire que la mort.

Associer la personne handicapée au manque, au malheur, à la punition, la présenter comme une charge et une source de souffrance pour ses proches, voilà l’objectif de cette campagne.

Mais comment désavouer un tel message alors qu’il est porté par des personnes qui, comme l’indique la présentation, sont elles-mêmes récemment devenues handicapées à la suite d’accidents de la route ?

Moi-même, victime d’un accident de la circulation, si deux ou trois ans après la survenue de mon accident j’avais été sollicitée pour une campagne de prévention routière, j’aurais probablement accepté d’y participer.

Ma vulnérabilité du moment et ma perception du handicap, nourrie exclusivement par les représentations stigmatisantes que j’avais intériorisées durant ma vie de valide, m’auraient certainement fait adhérer à une campagne présentée comme un geste de prévention altruiste susceptible de transformer positivement une expérience vécue comme douloureuse.

Mais aujourd’hui, avec l’expérience tirée de vingt années passées sur un fauteuil roulant, loin de l’émotion des premiers temps, je suis consciente que le handicap est surtout une construction sociale nourrie par des clichés, comme ceux présents dans ce spot, qui justifient et fondent la mise à l’écart dont nous, personnes handicapées, sommes victimes.

Je ne pourrais donc pas accepter de m’associer à une campagne simpliste provenant, qui plus est, d’un gouvernement qui a multiplié les attaques contre nos droits (report de l’accessibilité, fragilisation de l’emploi via la loi Macron) et qui mène  une politique qui condamne toutes les personnes handicapées à une vie d’exclusion et de discrimination. S’il y avait un lien à trouver entre tragédie et handicap, il serait à chercher plutôt de ce côté-là.

[1] Cet article a été publié sur le site de L’Obs Le Plus, le 28 février 2015, avec des modifications qui ne respectent pas la parole de l’auteur et dénature le propos.

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1332156-prevention-routiere-je-suis-handicapee-ces-clips-negatifs-servent-la-discrimination.html

[2] http://www.leparisien.fr/seine-et-marne/paris-dit-stop-a-l-insecurite-routiere-21-02-2007-2007787634.php

[3] https://auxmarchesdupalais.wordpress.com/2013/12/06/aujourdhui-il-faut-dire-stop/

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