PEUT-ON ETRE ACTIVISTE ET SUBVENTIONNE PAR L’ETAT ?

Observations sur la manifestation de l’APF du 27 mai 2015

Difficile de rester de marbre devant le partage via les réseaux sociaux des photos de la dernière action « spectaculaire » de l’Association des Paralysés de France (APF) devant l’Elysée, présentée comme le nec plus ultra de l’activisme dans le domaine du handicap.

Difficile de lire qu’il s’agit de « la première action de ce type menée en France par des personnes handicapées »[1], lorsque l’on sait, d’une part, que le collectif Non au report, dont je suis membre, essaie d’informer et d’alerter sur le report de l’accessibilité depuis le 26 février 2014 et a mené de nombreuses actions (à son niveau et sans aucun moyen) depuis lors[2].

D’autre part, que ce collectif s’est crée précisément face au constat qu’à cette date les associations concernées réagissaient à peine à ce qui n’était alors qu’un projet mais qui s’annonçait déjà pourtant désastreux[3].

Difficile de ne pas réagir lorsque l’on connaît les soubresauts qui ont émaillé les positions de l’APF s’agissant de ce projet de réforme aujourd’hui devenu réalité.

Un projet auquel dans un premier temps elle ne trouvait pas grand chose à redire, avant de souligner que les délais proposés étaient un peu trop longs, pour finir par crier au scandale et à la trahison la plus totale…

Pour ceux qui souhaiteraient comprendre la position de notre collectif et les raisons de notre défiance à l’égard de cette association, je voudrais apporter l’éclairage suivant :

L’APF a été crée en 1933 et « œuvre » depuis plus de 80 ans dans le champ du handicap moteur.

Ce n’est plus une petite association de copains depuis longtemps, mais une très grande organisation, presque une institution, à laquelle l’Etat a quasiment délégué les intérêts des personnes handicapées motrices ou polyhandicapées.

Elle compte 14 000 salariés, dont 250 au siège national. Elle a des délégations départementales dans toute la France : http://www.apf.asso.fr/apf-en-france

C’est aussi, et avant tout, une association qui gère plus de 400 services et établissements subventionnés par l’Etat (établissements spécialisés pour enfants et adultes, services d’aide par le travail, entreprises adaptées).

La liste exacte ici : http://www.apf.asso.fr/left-presentation/left-presentation-etablissements-services

Selon le dernier rapport financier accessible sur le site internet de l’APF, qui date de 2013, les fonds publics et assimilés représentent 81,5% des revenus de l’association (soit plus de 560 000 000 €).

Dès lors une question évidente se pose : à quelle indépendance vis à vis des pouvoirs publics peut prétendre une association lorsque ses revenus sont composés à 81,5% de fonds publics et assimilés ?

S’agissant de l’emploi des fonds reçus par l’APF, 92,3% d’entre eux sont consacrés à ce que l’association qualifie de « missions sociales. »

Au sein de ces missions sociales, il est intéressant de noter que 83,5% des fonds sont consacrés à la gestion des services et établissements spécialisés et seulement 3,9% à la défense des droits, qui est d’ailleurs confondue avec l’accueil et les loisirs (vous apprécierez).

Sa principale activité n’est donc pas la défense des droits des personnes handicapées mais bien une activité de gestionnaire de centres et de services qui leur sont consacrés.

Cette activité gestionnaire obéit de surcroît à la logique d’institutionnalisation des personnes handicapées selon laquelle les services et établissements spécialisés sont les plus à même de répondre de façon adaptée à leurs besoins.

Or, cette logique qui prédomine en France est néanmoins fortement contestable au regard du droit à mener une vie autonome (en dehors des institutions) revendiqué par beaucoup.

Enfin, comme toutes les principales associations gestionnaires de personnes handicapées considérées comme représentatives (du fait de leur nombre d’adhérents), l’APF est régulièrement informée et consultée sur tous les projets de textes relatifs au handicap.

Concernant le report de l’accessibilité, elle a participé à une concertation qui s’est tenue d’octobre 2013 à février 2014 avec le gouvernement, les élus et les représentants des entrepreneurs privés et au cours de laquelle les grandes lignes du projet lui ont été présentées.

Libre à ceux qui le veulent de croire qu’elle a été trompée par le gouvernement durant ces discussions, au point de ne prendre que très tardivement la mesure du problème, ou qu’elle n’était pas en capacité d’agir à ce moment-là pour mobiliser ceux qu’elle était supposée représenter.

En ce qui me concerne, je ne le crois pas et je reste persuadée que les manifestations actuelles visent à rassurer ses adhérents (qu’il ne faut pas confondre avec les instances dirigeantes) et à justifier la mission de défense des droits des personnes handicapées dont elle se prévaut.

Je ne doute pas que si le texte de l’Ordonnance est quelque peu revu, l’APF ne manquera pas de crier victoire et de communiquer autour de son extraordinaire coup de force.

Mais ne nous leurrons pas. En tant qu’association gestionnaire, elle n’a pas d’intérêt à froisser durablement et outre mesure les pouvoirs publics en instaurant un véritable rapport de force avec eux.

C’est la raison pour laquelle, si nous voulons véritablement avancer et obtenir une politique publique en matière de handicap à la hauteur des enjeux en présence, il est indispensable de poser clairement la question du rôle, de la légitimité et des actions des associations gestionnaires telles que l’APF.

Source : http://www.apf.asso.fr/left-presentation/left-presentation-rapports-annuels

http://www.apf.asso.fr/pdf/Documents%20sites%20APF/Rapports_annuels/07-04a_Essentiel_comptes_2013.pdf

Notes

[1] http://informations.handicap.fr/art-manifestation-accessibilite-elysee-853-7733.php

https://www.facebook.com/media/set/?set=a.10152813745230824.1073741871.256930030823&type=1&pnref=story

[2] https://www.facebook.com/nonaureport/photos_stream

[3] https://www.facebook.com/nonaureport/info?tab=page_info

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