« QUAND ON A PAS DE CŒUR ON FERME SA GUEULE »

Le validisme [1], vous en avez peut-être déjà entendu parler. Je l’évoque souvent ici de différentes façons et sans toujours utiliser le terme. Le validisme c’est quoi ?

Dans le manifeste du CLHEE nous avons tenté une définition qui reste sans doute à compléter. Je conçois cependant qu’il n’est pas toujours évident d’expliquer et de saisir quelles formes cela peut prendre, comment il se manifeste dans la vie de tous les jours, surtout pour ceux qui ne le vivent pas.

Si vous voulez un cas pratique, lisez les quelques tweets [2] que j’ai reçus hier après avoir fait des commentaires sur la météo de France 2 d’hier et le passage de Mélanie Ségard.

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NB : Last but not least. Il est… tellement drôle.

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Pour que la liste soit complète, j’ajoute :

Je suis une femme.

Je suis handicapée.

Je suis féministe.

Je suis (très) de gauche.

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                                              – Diantre, je suis découverte !

Je ne suis pas (même pas) française, en plus, d’origine, je vous jure.

Et j’ai un métier utile mais que les gens ne portent pas toujours dans leur cœur…

Quand une personne concernée s’exprime pour tenter de pointer du doigt l’hypocrisie de ce genre d’opération [3], voici ce qui se passe :

On (majoritairement des personnes valides) nous demande instamment de la fermer, de renoncer à prendre un peu de distance et de recul pour analyser ce qui se passe.

On nous demande de la boucler alors qu’en face, ils répètent à l’envie, à longueur d’articles, de spots et de campagnes, et de formules creuses, le même satané discours encore et encore, et encore et encore.

On nous demande de laisser les gens s’émouvoir, s’épancher, verser leur larmichette sur notre dos, en paix.

On nous demande de ne surtout pas sortir de la « case » que l’on nous a concédé (le fameux, « c’est déjà bien »), d’accepter sans discuter le rôle social qui doit rester le nôtre : être des objets, silencieux et obéissants, d’admiration ou de pitié.

On nous fait la morale et souvent aussi du chantage affectif, à base de « vous êtes insensible, vous n’avez pas de cœur », un grand classique de la part de ceux qui se servent de l’émotion pour nous empêcher de raisonner et de s’interroger.

On nous demande parfois de nous justifier sur nos propres actions pour savoir si nous avons mieux à proposer. Figurez-vous qu’écrire, penser, parler, donner un avis argumenté ça s’appelle AGIR aussi. Il n’y a pas besoin d’avoir rédigé un programme politique détaillé et budgétisé au préalable pour être en droit de défendre ses positions [4].

Si je publie ces tweets, ce n’est évidemment pas pour me plaindre. Je n’ai aucune raison de le faire. J’ai conscience qu’ils sont gentils et peanuts comparé au tombereau d’insultes que reçoivent chaque jour sur twitter les militantes antiracistes politiques, les féministes et afro-féministes, les militants LGBTQI et tous ceux qui résistent d’une façon ou d’une autre à l’air ambiant.

Je sais, de plus, que si je continue, il y en aura bien d’autres et d’un niveau supérieur dans la bêtise.

J’en parle pour que ceux qui en doutent encore puissent s’apercevoir de l’agressivité, de la violence et parfois de la haine qui se cache derrière le pathos et les « meilleures intentions » de ceux qui prétendent nous soutenir avec ce genre d’initiatives, mais qui en réalité ne nous acceptent pas tels que nous sommes, mais seulement tels qu’ils nous imaginent.

Il suffit de peu pour que le vernis craque et fasse apparaître leur vraie nature, d’un rien pour s’apercevoir qu’ils ne supportent pas quand la parole des premiers concernés vient remettre en question ce système de pensée qui les valorise tant. Leur monde s’écroule si certaines personnes valides ne peuvent plus nous utiliser pour se rassurer sur leur propre existence et leur humanité.

Je partage également ces tweets pour que vous puissiez constater que quand on vous parle de « système d’oppression » ce n’est pas de la blague ! C’est réel, concret, et vérifiable.

Avis aux rageux qui me demandent de la boucler :

Comme dirait une femme de grande qualité, ma mère [5]: « je me tairais quand je serais morte. »

Tant que j’aurai la force de le faire, je continuerai à dire ce que veux sur le handicap, à lutter politiquement pour faire avancer les thèmes qui me semblent importants et à faire preuve d’esprit critique et d’exigence, que ce soit sur les réseaux sociaux ou ailleurs, seule comme collectivement.

Je le ferai pour moi. Pour pouvoir me regarder dans une glace le matin et ne pas continuer à être complice, en me taisant, de ce qui se passe et me révolte [6].

Je le ferai pour le futur, pour que les enfants, les ados, les jeunes handicapés, un jour, puissent avancer sans connaître les mêmes obstacles. Je le ferai même pour « ceux qui ne sont pas encore nés » comme l’a écrit dans un magnifique texte, Kenny Fries, un écrivain handicapé [7].

Je le ferai pour le présent, pour les personnes actuellement concernées par le handicap, qui partagent mon point de vue, mais qui pour des raisons diverses hésitent, craignent de s’exprimer ou renoncent à le faire et à s’exposer, en espérant que cela pourra aussi libérer leur parole et contribuer au débat entre nous.

Je le ferai pour ne pas oublier le passé, pour les générations précédentes, celles qui ont eu encore moins de possibilité et de choix que nous aujourd’hui et dont la mémoire m’importe et ne me quitte jamais.

Je le ferai en sachant que je ne détiens pas la vérité, mais que j’essaie uniquement de réfléchir, de poser des questions, de défendre mes convictions et une certaine « vision [8] » de ce que je souhaiterais voir émerger comme société pour les personnes handicapées.

Dans les année 1970, il existait un groupe de militants dénommé le Comité de Lutte des Handicapés (CLH) que peu de gens connaissent et qui sont injustement passés à la trappe de l’histoire des luttes. Ils éditaient un journal : « Handicapés Méchants » qui est une véritable mine d’or.

Dans ces journaux, il y a une phrase qui revient tout le temps et que j’ai retenue parce que je l’ai trouvé excellente : « ce n’est qu’un début, nous ne nous tairons plus. »

J’aimerais que cette phrase devienne une réalité et que plus aucun d’entre nous ne se taise plus jamais.

A bientôt donc pour de nouvelles aventures.

PS : Merci à ceux qui m’ont envoyé des messages de soutien, je ne vous oublie pas.

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[1] Certains disent aussi le capacitisme.

[2] Ils ont été anomymisés pour ce billet parce que je ne vois pas l’intérêt de leur faire de la pub supplémentaire.

[3] Celle d’hier où une opération comme celle du Téléthon comme je l’ai fait en 2004.

[4] Il n’y a même pas besoin d’avoir de programme politique détaillé et budgétisé pour se présenter aux présidentielles, donc bon…

[5] Qui est bien plus corsée que moi (je suis une version « zéro » – comme le Coca – de ma mère, hyper édulcorée, diplomate et conciliante. De la gnognote. Et ne parlons pas de la mère de ma mère qui, elle, est brute de pomme. Garantie sans filtre).

[6] Sachant que dans le passée moi aussi j’ai su la fermer, pour faire mes études, pour trouver du travail. Je l’ai fait pour atteindre mon but : avoir un métier qui me rendrait libre et me permettrait d’avoir tous les moyens de l’ouvrir. Au quotidien aussi je la ferme pas mal, je fais des choix, je ne relève pas tout, sinon j’y laisserai la vie.

[7] Un texte en anglais mais à lire absolument : http://www.letterstotherevolution.com/kenny-fries

[8] Je mets des guillemets parce que je ne me présente pas à la Présidence de la République non plus.

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