LONGUE VIE A TYRION

Warning – stop – Be careful : Ne lisez pas ce billet si vous n’avez jamais vu Game of Thrones (ou la dernière saison), vous allez vous spoiliez le spoil. Je vous préviens, je balance tout ! Et je décline toute responsabilité.

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Puisque la septième saison vient de s’achever, j’en profite pour y aller de mon billet sur Game of Thrones (GOT) [1].

Avant de commencer, pour que les choses soient claires, et que les véritables afficionados de GOT puissent me détester d’entrée de jeu, je tiens à préciser que je ne suis pas ce que l’on pourrait appeler une « vraie fan » de la série.

Ma came à moi c’est Mad Men. #MadMenForever [2].

Mon problème est le suivant : mon niveau de tolérance à la violence sur petit et grand écran, surtout quand elle est réaliste, est faible. Je dirais même qu’elle s’affaiblie de jour en jour.

Dans GOT, il y a trop de meurtres, de tortures et de viols pour que je puisse adhérer complètement.

Je reconnais cependant des qualités certaines à cette série. Elle est bien conçue, bien réalisée, un peu inégale à plusieurs égards, mais elle se laisse regarder comme un bon divertissement, en serrant les dents ou en fermant les yeux devant les scènes les plus dures en ce qui me concerne.

J’ai presque envie de dire (sacrilège, je sais) que l’un des trucs que je préfère dans cette série c’est le générique. Avec ma sœur on le met à fond comme beaucoup de ceux qui suivent la série, je pense.

Il faut admettre que la musique lance bien le show et donne terriblement envie de se saisir de son armure, de son épée pour… rentrer dans le tas !!! Comme le ferait Brienne of Tarth, l’un des personnages féminin que je préfère.

En revanche (sacrilège n°2, je m’enfonce), je n’aime pas du tout Jon Snow [3] et Daenerys Targaryen que je trouve particulièrement insipides et auxquels je n’arrive pas à m’attacher [4]. Vous pouvez me jeter des pierres, mais leur sort m’indiffère totalement et je trouve leur histoire d’amour fadasse et sans surprise.

Si je me suis mise à regarder cette série et me suis tapée l’intégralité des saisons à la suite, l’été dernier, c’est pour deux raisons, d’abord, pouvoir partager ça avec ma sœur qui aime beaucoup GOT, et suivre les nouvelles saisons avec elle. Ensuite, regarder avec attention la façon dont le personnage de Tyrion était traité et pouvoir éventuellement le commenter [5].

Nous y somme et là… je dois dire, que j’ai été agréablement surprise. Pour c’est moi sans aucun doute, l’un des (si ce n’est LE) personnages le plus intéressant de la série à plusieurs titres.

Une fois n’est pas coutume nous avons un personnage central, qui est physiquement « différent » de la moyenne, dont la petite taille représente un handicap mais qui n’est pas caricatural et qui nous est présenté de façon subtile.

Sa personnalité est plutôt en demi-teinte [6]. Il a pour lui pas mal d’atouts.

Tyrion est intelligent et cultivé. Il est drôle et ce qui est intéressant c’est que son humour est fin. Il ne se cantonne pas à l’autodérision et n’a pas pour unique sujet sa (prétendue) « différence. » Son humour concerne tous les sujets et s’exerce à l’égard de tout le monde.

Ce détail me semble très réaliste, bien plus que l’humour aigre, oppressant et ghettoïsant que de nombreuses séries ou films, comme Vestiaires ou Patients, attribuent aux personnes handicapées [7] comme quasi immanente à leur condition.

Tyrion n’est pas aussi cynique et amer que la plupart des personnages « différents » de GOT, il est simplement lucide sur le monde qui l’entoure et, entre autres, sur sa famille [8].

Il sait reconnaître chez les autres les qualités qu’il possède lui-même : l’intelligence chez Jon Snow, la force de caractère chez Cat Stark, la dignité chez Sansa [9], l’humour et le détachement chez Bronn, ou encore la loyauté chez Potrick.

On peut dire sans trop se tromper et pour schématiser un peu qu’il est davantage dans le camp des gentils que dans celui des méchants.

Il se liera d’ailleurs d’amitié avec la plupart des personnages animés de bonnes intentions de la série qui, au fond, lui ressemblent, avec qui il partage les mêmes valeurs et qui, en retour, l’apprécient et le respectent.

Tyrion n’est pas lâche. Malgré le danger que cela représente pour lui, il ne désertera pas le combat au moment du siège de King’s Landing, contrairement à son neveu. Il affronte les difficultés qui se présentent, y compris sa sœur dans la dernière saison qui n’est pas un cadeau et rêve de l’étriper.

Il est juste et récompense de façon équitable ceux qui lui apportent de l’aide et leur apporte sa protection quand il le peut.

Il est loyal et restera, aussi longtemps qu’il le pourra, fidèle à sa famille : accomplissant les missions qu’elle lui confie, acceptant bon gré mal gré le mariage qu’on lui impose, jusqu’à ce qu’il devienne évident pour lui que loin de lui être reconnaissante, sa famille n’aura pour objectif que de l’anéantir.

Tyrion est à l’aise dans ses baskets, relativement confiant et conscient de ses ressources, ce que certains comme Daenerys lui reproche parfois, estimant qu’il frôle la prétention.

Enfin, il n’est pas de ceux qui tuent, violent, violentent, ou humilient gratuitement. Il évite autant qu’il le peut la violence et les bains de sang. Le soir de sa nuit de noces avec Sansa, il renoncera même à l’un de ses privilèges d’homme en refusant de disposer d’elle comme les maris de GOT en ont le droit [10].

Tyrion n’est pas un vilain mais il a des travers. Les premières saisons insistent beaucoup sur ses deux vices : l’alcool. Il est assez porté sur la bouteille. Et la luxure. Il passe beaucoup de temps en compagnie de prostituées.

Il vient d’une grande famille et il aime à rappeler avec arrogance, surtout au début, qu’il est un Lannister, que son père est riche et puissant, surtout lorsqu’il se retrouve en difficulté. Comme son frère et sa sœur, il use et abuse de la devise familiale « un Lannister paie toujours ses dettes ».

Tyrion est un peu naïf en amour et romantique, ce qui lui causera quelques déconvenues avec les femmes, et notamment avec Shae qu’il aime sincèrement mais qui finalement le trahira de la pire des manières qui soit, au moment de son procès.

Il n’aime pas la violence mais il en est capable. Il ne faut pas non plus pousser le bouchon trop loin parce qu’il finit par riposter. Pour se venger, il tuera sa maitresse et son père avant de se faire la malle. Il avait certes de bonnes raisons de leur en vouloir et notons qu’il a dit « désolé » à sa maîtresse parce qu’on peut se venger tout en restant classe.

Tyrion a des coups de mou. Il ne « dépasse/transcende » pas tout. En prison, le Lannister qu’il est n’en mène pas large et après son procès, il a dû mal à remonter la pente. Son père et sa sœur l’on injustement condamné à mort, après tout ce qu’il a fait pour démontrer sa valeur, la pilule lui reste en travers de la gorge. Il sombre donc dans l’alcool avant de se reprendre. Il arrive même à Tyrion de se planter un peu dans les conseils qu’il donne à Daenerys.

L’évolution du personnage ne manque pas d’intérêt non plus car c’est l’histoire d’une émancipation. Rejeté par sa famille, Tyrion sera amené à la quitter pour pouvoir exister par lui-même et obtenir la reconnaissance dont il a toujours été privé.

Au début de la série, Tyrion ne fait rien. Il se complait dans la débauche. Il a intégré l’idée qu’il n’est pas « utile » à sa prestigieuse famille et a pris le parti d’en profiter pour s’amuser avec ce qu’il a : de l’argent et un statut social enviable.

Les circonstances vont néanmoins l’amener à exercer des fonctions importantes pour le compte des Lannister qui vont lui permettre de découvrir son véritable potentiel : il devient tour à tour, le bras droit du roi, qui est également son neveu, et le trésorier de la Cour.

Grâce à ces fonctions, il réalise que s’il ne peut briller au combat comme son frère Jaime, en revanche, il est politiquement et stratégiquement habile, et particulièrement doué pour les affaires publiques et la gestion de crises.

Tyrion fait dans l’audit et le conseil, et acquièrent dans ce domaine des compétences qu’il mettra ensuite au service de Daenerys Targaryen et de ses idéaux. Oui, car Tyrion a des idéaux. Il veut et il pense pouvoir construire avec la Reine des Dragons un monde meilleur, plus juste et moins violent, comme il l’explique dans la saison 7 [11].

Le « handicap » ou la « différence » de Tyrion n’est jamais occulté. Il est évoqué de façon plus adroite que d’habitude par touches successives.

Au cours des premières saisons, les termes « nain » et « lutin » sont régulièrement utilisés par les autres protagonistes pour le dénigrer et illustrer ce qu’il représente aux yeux des autres.

Tyrion sait que la société le méprise du fait de son handicap et que la seule chose qui le protège, physiquement, est son appartenance à la famille des Lannister. Une famille qui malheureusement ne l’aime pas.

Son frère Jaime est le seul à le traiter comme son égal, tandis que son père (Tywin) et sa sœur (Cersei) le détestent cordialement.

La mère de Tyrion étant morte en lui donnant naissance, Tywin et Cersei le tiennent pour responsable de ce décès. Ils le considèrent de surcroît comme un monstre dont l’existence même constitue une honte pour sa famille.

A la saison 4, ils saisiront la première occasion qui s’offrira à eux (la mort de Joffrey) pour en faire un bouc émissaire et se débarrasser de lui.

C’est durant le procès de Tyrion que le thème du handicap et l’aversion qu’il suscite auprès de sa famille et de l’ensemble de la communauté seront les plus développés.

Ces éléments apportent également pas mal de justesse à la série et ont le mérite de rappeler que les parents d’enfants handicapé(s) ne sont pas tous bienveillants et aimants. Ils peuvent aussi être dans la haine du handicap et se montrer maltraitants.

Ils permettent, par ailleurs, d’expliquer la place difficile que Tyrion occupe dans sa famille depuis le départ et de mieux comprendre le parcours qui le conduira nécessairement à couper les ponts avec elle.

Ce que la série GOT parvient à faire adroitement, là où la plupart des fictions échouent, c’est de ne pas réduire Tyrion à son handicap sans pour autant nier le fait qu’il constitue un élément de son existence qui explique, en partie du moins, sa personnalité, ses rapports avec sa famille, ses difficultés et la vision qu’il a de la vie [12].

Sans faire à proprement parler dans la « leçon de vie », à plusieurs reprises Tyrion fait état de ce que l’expérience lui a appris.

Ainsi, il est le premier et le seul après l’accident de Bran à rappeler que la vie de ce dernier n’est pas finie, en donnant au cours d’un repas le fond de sa pensée : il vaut mieux être handicapé que mort, car la mort est définitive, tandis que la vie même avec un handicap est pleine de possibilités.

« Death is so final, whereas life, ah, life is full of possibilities. »

Il passera même des paroles aux actes puisque pour redonner confiance à Bran, il imaginera pour lui une scelle destinée à lui permettre de remonter à cheval.

NB : Malheureusement cela ne suffira pas. Au fil des saisons, non seulement Bran partira dans un trip mystique, mais il ne se défera jamais du validisme qu’il a intériorisé et qui le conduit à répéter à plusieurs reprises qu’il ne sert plus à rien depuis qu’il ne peut plus utiliser ses jambes.

Tyrion est également celui qui essayera d’apprendre à Jon Snow, lui-même stigmatisé en tant que bâtard, comment se protéger et ne pas se laisser atteindre pas les quolibets, avec la phrase désormais culte :

« Let me give you some advice, bastard. Never forget what you are. The rest of the world will not. Wear it like armor, and it can never be used to hurt you ».

Je n’aurais qu’une réserve à l’adresse de GOT. Elle concerne la vie sentimentale de Tyrion.

En effet, j’ai remarqué qu’il ne couche et ne s’éprend que de prostituées. A aucun moment il ne désire ou est désiré par une femme en dehors de relations tarifées [13].

Shae semble l’aimer durant un temps, mais au départ elle le rencontre dans ce cadre et tombe amoureuse de lui en cours de route. On peut toutefois s’interroger sur sa sincérité quand on voit comment elle le trahit par la suite en témoignant contre lui à son procès et en couchant avec son père, à qui elle sert le même sobriquet ridicule : « my lion ».

Je n’arrive pas à déterminer s’il s’agit pour les scénaristes uniquement de montrer que c’est son talon d’Achille et qu’il ne s’autorise pas lui-même à sortir de ce schéma et à séduire des femmes en dehors de ce contexte ou si, plus prosaïquement, ils sont dans l’incapacité d’imaginer une relation entre un homme de petite taille et une femme « ordinaire » qui ne soit pas payée pour coucher avec lui [14] ?

Je serais particulièrement déçue si avant la fin définitive de la série, Tyrion ne fait pas une rencontre qui casse un peu les codes en la matière, c’est à dire la rencontre d’une partenaire qui ne lui ressemble pas forcément physiquement et avec qui il n’est pas question d’argent de prime abord.

Si, en plus, il pouvait monter sur le Trône de fer alors là… banco !

Peut-être que je me trompe mais j’ai l’impression que le personnage de Tyrion doit beaucoup à son interprète.

Peter Dinklage est un excellent acteur qui a su donner du relief à son personnage, mais c’est également un homme intelligent. Professionnellement, il a fait des choix exigeants et a toujours évité les rôles ridicules que l’on réserve aux acteurs de petite taille.

Certains aspects minimes sont sans doute encore perfectibles dans le personnage de Tyrion mais l’ensemble se tient bien, pour le moment…

Il est – oh miracle – possible d’écrire des personnages handicapés qui sortent des clichés, dans lesquels les personnes concernées par le handicap peuvent se reconnaître un tant soit peu.

Vous aurez compris que je ne suis pas fan de GOT mais une fan inconditionnelle de Tyrion, à qui je l’espère il n’arrivera rien.

 

 

[1] Je me suis décidée en lisant l’article de Konbini sur le thème que j’ai trouvé décevant, confus et qui associe trop fréquemment handicap et dégradation.

[2] Don, si tu m’entends, où que tu sois, sache que je ne t’oublie pas. Je t’aime.

[3] Son côté christique me gonfle : et que je ressuscite et que je te pardonne et que j’ai le sens de l’honneur, que je tiens ma parole bla, bla, bla..eurk.

[4] Je n’aime pas Arya non plus qui, je vous le dis, file un mauvais coton. Elle est prise dans une spirale de violence identique à celle de Cersei. Ça va mal finir…

[5] J’ai pris des notes et tout. Ça bosse ici, qu’est-ce que vous croyez ! Par contre, je ne me suis intéressée qu’à Tyrion et pas aux autres personnages de la série concernés par un handicap qui ne m’ont pas emballés. Je n’ai pas lu non plus les livres à l’origine de la série et suis donc dans l’incapacité de faire des comparaisons entre les livres et la série concernant la manière dont le handicap est évoqué.

[6] Elle est bien plus complexe que celle de Jon ou Daenerys selon moi.

[7] Contrairement à ce que sous-entendent une série comme Vestiaires ou le film Patients, les personnes handicapées ne parlent pas entre elles que de handicap, elles ne se chambrent pas constamment sur leurs handicaps respectifs et ne plaisantent pas de façon obsessionnelle à ce sujet. Ce type « d’humour » bien lourdingue existe, je le sais, mais dans un contexte qui est souvent celui de la vie « entre soi », en institutions, au sein desquelles le handicap est au centre de tout. Il mériterait d’ailleurs de plus larges développements que je ne pourrais malheureusement pas faire ici.

[8] Quoique pas assez lucide sur sa famille dont la cruauté finira quand même par l’étonner.

[9] On pourrait presque dire que Tyrion est un Lannister qui partagent les valeurs morales des Stark.

[10] Dans GOT, vous verrez que les vrais mecs bien n’abusent pas des femmes, c’est à ça qu’on les reconnaît. C’est le cas de Jon, de Tyrion, de Samuel etc.

[11] Tyrion ne serait-il pas un peu de gauche, tendance… progressiste ?

[12] Un point commun que Tyrion a avec le personnage de Stevie dans la série Malcom, qui est aussi un personnage handicapé assez réussi pour des raisons similaires et qui mériterait quelques lignes un de ses quatre.

[13] Sa vie sexuelle a même débuté de cette façon puisque son frère et son père ont demandé à une prostituée de se faire passer pour une demoiselle en détresse afin qu’il puisse, adolescent, avoir sa première relation sexuelle. Malheureusement Tyrion a pris connaissance de la supercherie, ce qui l’a blessé et apparemment ne l’a pas aidé sur le plan de la confiance. Une assistance sexuelle avant l’heure qui n’a pas très bien tournée.

[14] Si vous me dites que c’est comme ça dans les livres, je vous répondrais qu’ils ont pris suffisamment de liberté par rapport à l’œuvre originale à l’heure qu’il est pour se permettre d’innover concernant la vie privée de Tyrion.

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