26 AVRIL 2018 : TRISTE #DuoDay

Aujourd’hui, 26 avril, se tiendra « notre » premier DuoDay national tant attendu…

L’excitation est à son comble ou pas.

Il va être compliqué d’y échapper car les médias ont décidé de nous bombarder avec.

Qu’est-ce que le DuoDay ? Selon l’Express, le « DuoDay » « consiste à accueillir le temps d’une journée [1] une personne en situation de handicap en duo avec un collaborateur volontaire au sein d’une entreprise ou d’une administration ».

L’opération qui viendrait d’Irlande a été reprise en France, d’abord localement, et la Secrétaire d’Etat chargée du Handicap, Madame Sophie Cluzel a eu la mauvaise l’excellente idée de « la déployer à l’échelle nationale. »

Dans une vidéo du 26 mars 2018, elle a d’ailleurs présenté l’opération avec finesse promettant aux personnes valides s’engageant à accueillir une personne handicapée : de l’amitié, des vocations, de l’amour [2], bref, le « grand frisson », la pleine conscience et connaissance d’elles-mêmes [3].

 

 

Si vous n’êtes pas médusé(e)s par le caractère infiniment ridicule de ce spot, je ne sais pas ce qu’il vous faut.

Allons-y gaiement dans l’essentialisation des personnes handicapées, dont Madame Cluzel s’est fait une spécialité, en faisant de la rencontre entre une personne valide et une personne handicapée une « expérience » inédite.

Il y a deux questions importantes que je me pose toujours, et que je vous invite à vous poser, pour évaluer le degré d’intérêt d’une initiative qui concerne le handicap : qui soutient l’initiative ? Pour dire quoi ?

En l’occurrence, ici, le DuoDay est soutenu par…

– Le secteur associatif

A savoir, les associations gestionnaires qui interviennent dans le champ du handicap of course (APF et UNAPEI en tête).

#DuoDay2018 c'est 1 journée = 1 métier Sur 1 jour, un employé partage son quotidien avec une personne en situation de handicap. Le but ? Découvrir de nouveaux métiers & des compétences spécifiques, accéder ou replonger dans le monde du travail...

 

L'Unapei est partenaire du #Duoday L'inclusion d'une personne en situation de #handicap commence avec un duo. Vous aussi, participez à cette journée https://www.duoday.fr

 

Surprise, surprise… Non. Elles répondent toujours présentes pour soutenir ce qui est dépolitisé et n’a pas l’ambition de changer la donne.

De plus, il semblerait que certaines d’entre elles fournissent des binômes handicapés. Il faut bien, ce n’est pas facile pensez-vous de trouver son handicapé pour le DuoDay. Tout le monde n’a pas la chance d’en avoir un sous le coude !

Mais, l’opération est aussi soutenue par des associations que je qualifierais de quasi-institutionnelles dans un autre domaine que le handicap, comme la Croix Rouge Française, qui, avec Jean-Christophe a tout donné dans sa propre vidéo dédiée au DuoDay.

 

#DuoDay 2018: innovons ensemble pour l'inclusion des personnes en situation de handicap! Pour Jean-Christophe, participer au #DuoDay c'est l'occasion de faire évoluer le regard de la société sur les personnes en situation de handicap! #PartagerDonner cc @gouvernementFR @s_cluzel

– Les patrons.

Notamment les grandes entreprises, par exemple TF1, et même… le MEDEF.

 

 

[SAVE THE DATE] Le #Duoday2018 ? Le 26 avril, ouvrez les portes de votre entreprise à un salarié de @LADAPT. Quelque soit votre fonction dans l'entreprise, formez votre duo pour une journée nationale en faveur de l'inclusion des #travailleurshandicapés. #handicap #sensibilisation

 

Normal puisqu’il s’agit de rassurer les employeurs quant à la capacité des personnes handicapées à travailler et à produire de l’argent.

– Les administrations.

Qu’elles soient là encore liées au handicap comme l’ARS, ou moins… comme l’armée.

Le 26 avril prochain, participez au #DuoDay ! Le principe : pendant une journée, entreprises, administrations, associations sont invitées à ouvrir leur porte à une personne en situation de #handicap.

 

#DuoDay2018 l'armée de Terre y participe, et vous ? Depuis longtemps nous avons pris en compte le problème du handicap avec un parcours normé et d’accompagnement du blessé allant jusqu’à la réinsertion ou reconversion. Rejoignez les rangs du #DuoDay ▶︎http://www.duoday.fr

 

– Cyril Hanouna.

 

No comment.

Le problème c’est que le DuoDay n’est pas qu’une opération de com’ vaseuse comme les affectionne tant « La République En Marche », c’est également une journée qui vient servir de façon subliminale un discours des plus nauséabonds sur l’emploi et le handicap.

En donnant l’impression de combattre les préjugés relatifs à l’emploi des personnes handicapées, l’objectif est de valoriser les personnes handicapées qui travaillent au détriment de celles qui ne travaillent pas.

Durant l’émission « Grand bien vous fasse » de France Inter, du 29 mars 2018, Madame Cluzel a été claire concernant la politique menée concernant l’emploi des personnes handicapées.

Lorsqu’elle a été interrogée sur la revalorisation en « trompe l’oeil » de l’Allocation Adulte Handicapé (AAH), elle a déclaré : « moi ce qui m’importe c’est de pouvoir remettre les personnes handicapées au travail (sic) et c’est ce qu’elles souhaitent [4] » L’AAH a t-elle précisé : « ce n’est pas une compensation. »

#TraduisonsLa pour ceux qui n’auraient pas compris : le but est de remettre un maximum les personnes handicapées « au travail » et le plus rapidement possible, d’où l’insistance également sur l’apprentissage comme voie royale [5].

Quant aux personnes handicapées qui ne travaillent pas, il ne faudrait pas qu’elles s’imaginent pouvoir s’en sortir sans en ramer une et vivre de façon décente, d’où une AAH maintenue à un niveau très faible, toujours en dessous du seuil de pauvreté, qui ne doit pas pouvoir constituer un « vrai revenu » pour ses bénéficiaires.

Ce discours est le même que celui qui a conduit à traquer en Grande Bretagne ceux (les paresseux) qui « voulaient vivre des prestations sociales » et qui a guidé les politiques d’austérité menées, avec les conséquences désastreuses que l’on sait pour les personnes handicapées.

Ne soyons pas naïfs, nous y viendrons en France avec la même violence si nous continuons dans cette voie, et nous aurons le droit à notre remake français du film « Moi, Daniel Blake. »

La politique menée par Madame Cluzel est bel et bien, si certains en doutaient encore (on me dit qu’il y en a…) une politique de DROITE du handicap.

Elle est destinée à séduire et sécuriser les entreprises, à mettre le plus de monde possible au turbin quel qu’en soit le coût humain, et à maintenir ceux qui ne travaillent pas dans le pauvreté et la culpabilité.

En matière d’emploi, les difficultés sont nombreuses, j’en conviens. Sans pouvoir être exhaustive, si l’on voulait significativement améliorer les choses, ne vaudrait-il pas plutôt :

– Donner la possibilité aux personnes handicapées qui ne travaillent pas de bénéficier d’un revenu qui leur permette de vivre et pas à minima.

Il y aura toujours des personnes handicapées et/ou avec des problèmes de santé qui ne pourront pas travailler, temporairement ou définitivement. Elles n’ont pas à être pointées du doigt et réduites à la pauvreté.

– Combattre les discriminations que subissent les personnes handicapées qui peuvent travailler, que ce soit à l’embauche et dans l’emploi : dans l’évolution de carrière, durant l’exécution du contrat, et lors de sa rupture.

« Discrimination » un gros mot semblerait-il, qui n’est jamais – oh grand jamais – prononcé par Madame Cluzel. Pas assez « innovant » et « disruptif » sans doute… ou un mot qui fait peur aux entreprises et met les pieds dans le plat en venant rappeler la réalité telle qu’elle est.

Rien de ce qui est systémique ne semble entrer dans la réflexions de la Secrétaire d’Etat, qui attribue même, dans l’interview sur France Inter précitée, les problèmes à l’embauche rencontrés par les personnes handicapées à leur autocensure : « il faut faire sauter l’autocensure que les personnes handicapées on souvent à aller vers le travail ». Bientôt, tout sera de la faute des premiers concernés. Bientôt le chômage sera de la faute des chômeurs… Oh, mais wait, j’ai pas déjà entendu ça quelque part ?

Pour information la discrimination n’est pas une invention. Elle existe. Le handicap est même devenu, pour l’année 2017, le premier motif de discrimination invoqué devant le Défenseur des Droits et c’est dans l’emploi, privé comme public, qu’il est le plus saisi.

Extrait rapport d'activité DDD de 2017. 21,8% des réclamations dans le domaine de la lutte contre les discriminations sont liées au handicap

Graphique extrait de son rapport d’activité 2017.

– Sanctionner réellement le non respect de l’obligation d’emploi.

Bien qu’elle oblige en principe tout employeur public ou privé ayant au moins 20 salariés à employer des travailleurs handicapés à hauteur de 6% de ses effectifs, il existe en réalité milles et une façon pour les entreprises d’échapper à « l’embauche directe » d’un travailleur handicapé et de remplir leur obligation d’emploi autrement.

Avec toutes les actions « alternatives » à disposition, dont la liste s’est allongée avec le temps, l’obligation s’est vidée de son contenu. Sur ce point, le gouvernement projette de réformer cette obligation, mais je ne sais pas pourquoi, cela m’inquiète plus qu’autre choses et je m’attends au pire…

– Réaliser la désinstitutionnalisation dans le secteur de l’emploi.

C’est à dire mettre fin au travail en milieu dit protégé au sein duquel les personnes handicapées travaillent sans être considérées comme des salariés mais comme des usagers du secteur médico-social et sans bénéficier de l’ensemble des droits, et de la rémunération des salariés du milieu ordinaire.

– Enfin, s’agissant de l’emploi comment faire l’impasse sur les questions soulevées par le système économique lui-même ?

Si on y réfléchit bien, il est tout de même demandé aux personnes handicapées de s’insérer dans un monde du travail qui se dégrade de jour en jour pour tous les salariés.

Le travail tel qu’il s’organise dans notre société altère chaque jour un peu plus la santé de travailleurs n’ayant, à la base, aucun problème de santé particulier et c’est dans ce contexte que l’on demande aux personnes handicapées et/ou ayant des problèmes de santé de travailler…

En dézinguant le Code du travail, le gouvernement a, en plus, fait reculer les droits sociaux en général et a, par voie de conséquence, fragilisé la situation de ceux qui sont les plus précaires et les plus exposés sur le marché du travail, comme les personnes handicapées.

C’est une évidence, mais je le répète, le Code du travail s’applique dans son intégralité aux salariés handicapés et pas seulement dans les dispositions spécifiques qui les concernent. S’il ne protège plus correctement les salariés, les travailleurs handicapés en pâtissent aussi et même plus que les autres.

Les impératifs du capitalisme sont-ils compatibles avec l’emploi des personnes handicapées ? Cette question, qui fera sans doute sourire certains d’entre vous, est très sérieuse et je me la pose de plus en plus.

Ces impératifs n’ont-ils pas inévitablement pour résultat (et même pour but) de hiérarchiser les personnes handicapées entre elles, en fonction de ce qu’elles sont susceptibles de pouvoir apporter aux entreprises, de leur capacité à s’adapter aux rythmes et aux conditions de travail imposés par la recherche du profit le plus rapide possible et à moindre coût ?

Si la valeur des gens s’apprécie au regard de leur capacité à travailler ou non, et de leur « utilité » au système, peut-on raisonnablement espérer s’en sortir ?

 

NOTES

[1] Ce genre de truc dure rarement plus d’une journée. La météo de Mélanie durait quelques minutes et n’avait pas vocation à être renouvelée. Aucun contrat de travail ne sera signé à la fin du DuoDay, en revanche, certaines personnes handicapées seront peut être invitées à travailler gratis. Génial non ?

[2] Oups, non pardon, je dois mélanger avec le #datingDay

[3] Oui, en plus d’assurer votre place au Paradis, le fait de côtoyer une personne handicapée, ne fut-ce qu’une journée, vous permet d’apprendre des tas de choses sur vous même. Rendez-vous compte du nombre de séances de psychanalyse que vous allez pouvoir économiser !

[4] Madame Cluzel n’a pas été interrogée au cours de cette interview sur le point de savoir ce qui lui permet d’affirmer une telle chose et de parler la place des personnes handicapées pour dire ce qu’elles souhaitent. En parlant « des personnes handicapées », elle fait sans doute référence, comme souvent les femmes et hommes politiques, aux associations gestionnaires qui pourtant ne sont pas « LES personnes handicapées. »

[5] Tandis que Parcoursup pour sa part ne facilite pas du tout le parcours des étudiants handicapés. L’apprentissage oui. Les études supérieures, bworf, pour quoi faire ?

 

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