MEURTRE = MEURTRE

Après la vidéo « mieux vaut être mort que d’être vieux » Konbini nous a offert, le 4 mars dernier, la vidéo « mieux vaut être mort que d’être handicapé. »

Sur twitter, elle était accompagnée de ce commentaire  :

Tweet de Konbini du 4 mars de présentation de la vidéo : « En 1987, Anne Ratier a donné la mort à son fils de 3 ans, lourdement handicapé depuis la naissance. Aujourd’hui, elle dévoile son secret dans un livre et explique son geste à @hugoclement. »

La formule de présentation suivante aurait pourtant été plus juste :

« En 1987, Anne Ratier a assassiné son fils de trois, handicapé depuis la naissance. Aujourd’hui, elle avoue bêtement son crime dans un livre et s’exprime sans le moindre remord devant Hugo Clément qui moufte à peine  »

Dans cette vidéo, une femme, Anne Ratier, déclare en effet avoir volontairement tué son fils handicapé en bas âge (3 ans, autant dire un bébé) en l’empoisonnant.

Ce qui frappe immédiatement dans cette vidéo c’est la façon dont Konbini et son journaliste donnent la possibilité à Madame Ratier de se vanter de son acte, et même de le rentabiliser en lui permettant de faire la promotion du livre qu’elle a en tiré [1], sans aucun recul, mise en perspective, ni réflexion d’aucune sorte.

Les remarques et les questions posées par le candide Hugo Clément à Anne Ratier sont mythiques et vont entrer dans les annales.

Concernant la prescription, le journaliste demande :

« Vous publiez un livre maintenant, le délai de prescription pour ce type d’acte c’est 30 ans ? Est-ce que c’est volontaire d’avoir attendu la fin de la prescription ? »

Anne Rabier répond : « je n’ai jamais regardé s’il y avait un délai de prescription ou pas. »

Plutôt étonnant que ni elle, ni son éditeur ne se soient préoccupés de cette question. J’ai beaucoup de mal à y croire (j’ai pensé à une blague au début) mais après avoir lu les explications de confrères pénalistes qui avancent que la prescription n’est peut-être pas acquise… je me dis que soit Anne Ratier et son éditeur sont très mal conseillés, soit ils sont inconscients, soit cela relève d’une stratégie complexe et géniale élaborée par Me Super Cortex dont nous ignorons tout.

Sur l’aspect juridique des choses, Hugo Clément va plus loin :

« Il y’a beaucoup de gens aujourd’hui en France notamment des gens très croyants (sic), qui vous diront on a pas le droit de faire ça, il faut s’occuper jusqu’à la fin même de personnes qui sont dans un état très compliqué. [2] »

Comment vous dire… sans être catholique, au risque de vous décevoir, Monsieur Hugo Clément, il n’y a pas doute si l’on s’en réfère aux définitions du meurtre et de l’assassinat données par le code pénal.

Extrait du code pénal – Article 221-1 : définition du meurtre.

Extrait du code pénal – Article 221-3 : définition de l’assassinat.

Le fait que la victime soit handicapée ne modifie pas la nature et la qualification des faits.

Au contraire, la « particulière vulnérabilité » de la victime (comme sa minorité) est une circonstance aggravante.

Extrait du code pénal – Article 221-4 : liste des circonstances aggravantes.

Sur ce point, parenthèse importante. Ecoutez bien : la circonstance que dans une situation donnée, l’une des personnes impliquée soit handicapée ne modifie JAMAIS la nature des faits.

Quand la mère d’un garçon handicapé (quel que soit son âge) masturbe son fils, c’est une agression sexuelle et de l’inceste ! Ce n’est pas un geste contraint par le désespoir et les besoins sexuels masculins irrépressibles [3].

Quand vous avez une relation sexuelle avec une personne handicapée, ce n’est PAS du soin ou une B.A, c’est SEXE ! Ooooouais ! DU CUL ! Parfaitement.

Quand une personne handicapée veut mourir, elle est suicidaire ! Avant de légiférer dans la précipitation pour « l’assister » dans son suicide [4] (juste avant) pensez à voir si on ne pourrait pas à tout hasard améliorer ses conditions de vie, chercher à comprendre d’où vient son mal être et lui proposer tout ce qui serait proposé à une personne valide pour la soutenir psychologiquement.

Quand une personne tue une autre personne qui se trouve être handicapée, ce n’est pas un acte d’amour émouvant, c’est un meurtre. Si l’auteur a préparé les choses avec minutie avant de passer à l’acte, il y a préméditation, c’est un assassinat.

Il n’y a pas débat là-dessus ! Ce n’est pas une question de divergence d’opinion. Ce ne sont pas « des gens très croyants qui vous diront on a pas le droit de faire ça » c’est le code pénal qui le prohibe.

Si l’interdiction du meurtre par le code pénal est réac’ et a été rédigé par la Manif pour tous, première nouvelle. C’est un scoop d’Hugo Clément.

Pour ceux qui parlent « d’euthanasie » un peu vite, je tiens à rappeler que le récit d’Anne Ratier ne rentre pas dans ce cas de figure et encore moins dans le dispositif prévu par la loi s’agissant de la fin de vie [5].

En l’état des textes, ce qui est autorisé en France est, d’une part, la limitation ou l’arrêt de traitement, d’autre part, la sédation profonde et continue jusqu’au décès. Les malades concernés sont en fin de vie, en maintien artificiel de vie ou en phase avancée ou terminale d’une affection grave et incurable. L’acte relève toujours d’un médecin et la demande du patient (par l’expression directe de sa volonté, par des directives écrites anticipées ou celles d’un tiers de confiance préalablement désigné par le patient) est fondamentale.

Anne Ratier n’a pas demandé à un médecin d’abréger les souffrances de son fils en cessant ou en réduisant la prise en charge médicale en place pour le maintenir en vie.

Elle a pris elle-même la liberté d’administrer à son fils une dose mortelle de médicaments pour qu’il meure.

De même, concernant le suicide assisté, tout d’abord, il n’est pas légal en France, ensuite, il concerne des malades qui le demandent (c’est eux encore qui déclenchent en toute conscience le processus) un soutien médical pour mourir.

On pourrait avancer, d’autre part, que l’interruption médicale de grossesse permet également, dans une certaine mesure, de prévenir le type de crime décrit dans la vidéo de Konbini, mais ne nous lançons pas là-dedans de grâce, Jésus-Marie-Joseph [6] !

Si Hugo Clément prétend pour sa défense que la discussion autour de l’acte d’Anne Ratier est permise c’est parce qu’il sait (comme le confirment les commentaires sous sa vidéo) que notre société à tendance eugéniste approuve souvent ces trois affirmations :

La vie d’un enfant (ou d’un adulte) handicapé très dépendant qui ne s’exprime pas verbalement n’a pas de valeur.

Les parents d’enfants handicapés valides on le droit de vie ou de mort sur leur progéniture et la mort est un moindre mal vu la plaie que constitue le fait d’avoir un enfant handicapé.

Les personnes valides sont les seules à pouvoir décider qui parmi les personnes handicapées mérite de vivre et de mourir et comment.

La rengaine selon laquelle la mort est préférable au handicap sur lequel Hugo Clément et Konbini veulent faire le buzz est connue.

Elle trouve sa source dans la haine, le dégoût, le rejet qu’inspire le handicap dans notre société que la vidéo de Konbini alimente sans vergogne et propose d’orchestrer.

Elle a même été théorisée (point Godwin) par le IIIème Reich qui qualifiait la mort donnée aux personnes handicapées de « mort miséricordieuse. » Hugo Clément doit le savoir suite aux recherches approfondies qu’il a dû faire sur le sujet (ou pas).

Dans cette vidéo, l’égoïsme dangereux de cette femme est patent. Son fils exprime des émotions. Son fils ressent de la joie. Son fils rit MAIS… il ne « la reconnaît pas » et son égo ne le supporte pas.

Si ces images peuvent servir à quelque chose, elles pourront au moins venir démontrer ce que malheureusement bien des personnes handicapées savent déjà.

Tous les parents d’enfants handicapés ne sont pas des parents « courage » et bienveillants. Certains n’aiment pas leurs enfants, les rejettent, les maltraitent, ne les acceptent comme ils sont. Certains ne se remettent jamais du fait de ne pas avoir eu le bébé blond « non défectueux » promis par les emballages de paquets de couches et les publicités pour le savon. Certains vont jusqu’à les tuer avec l’assentiment d’une bonne partie de la société.

Quelle triste ironie de penser, comme l’ont très bien rappelé plusieurs personnes sur twitter, qu’il y a quelque jours à peine se tenait le « Disability Day of Mourning » : une journée en mémoire des personnes handicapées assassinées par leur famille et leurs proches.

Capture de la présentation du site internet dédié à la journée et qui mentionne : « Disability Day of mourning – Remembering people with disability murdered by their families »

Il y a quelques jours également la rapporteuse spéciale de l’ONU sur les droits des personnes handicapées rendait un rapport sur les privations de liberté propres au handicap soulignant la surreprésentation des enfants handicapées dans les orphelinats et les services de protection de l’enfance, et mettant en cause l’institutionnalisation qui nuit au développement des enfants handicapés.

Il y a quelques jours Madame Davendas (qui travaille beaucoup en ce moment) s’est aussi exprimée devant le Conseil des droits de l’homme sur l’empowerment et les droits des enfants handicapés souvent victimes de maltraitances et la nécessité de tout mettre en œuvre pour garantir leurs droits.

Mieux, son rapport sur sa visite de la France et le respect des droits des personnes handicapées vient enfin d’être rendu et remet profondément en cause le cadre législatif et le fonctionnement français en matière de handicap.

Au lieu d’informer sur ces initiatives et ces rapports fondamentaux rendus par l’ONU, que fait Konbini qui revendique sur son site une « approche du journalisme repensée » ?

Que fait Hugo Clément, son reporter star le plus « in » de l’internet ? Il choisit de donner la parole à une mère qui a tué son enfant handicapé avec une complaisance déconcertante pour gratter du clickbait.

Il le fait comme d’autres médias, dont les plus reconnus, l’ont fait avant lui pour des affaires semblables parce que cela fonctionne [7].

Oui, mais voilà. Nous sommes en 2019. Bon an mal an les choses avancent. Nous n’avons pas à « passer notre chemin » [8] quand il s’agit de nos vies, nous ne sommes plus obligés de supporter l’ignominie et le déversement de haine encouragé par des médias irresponsables sans rien dire.

 

NOTES

[1] Intitulé simplement « J’ai offert la mort à mon fils », Edition Sans Honte.

[2] Demain Konbini vous proposera l’interview de Jean-Mi : « J’ai tué ma femme mais… elle était chiante aussi » avec une question pertinente d’Hugo Clément (grand reporter) : « mais les illuminati disent que pour la loi c’est un meurtre, qu’en pensez-vous ? »

[3] Vous verrez que le cas inverse du père qui masturbe sa fille n’est jamais cité dans les médias pour défendre l’assistance sexuelle car il paraîtrait à tous, et à raison, comme ce qu’il est : inacceptable.

[4] Je précise que je n’ai pas d’avis tranché sur le suicide assisté. Par contre, je déplore amèrement quand le sujet est abordé qu’à chaque fois que cela concerne une personne handicapée la discussion est réorientée vers le sempiternel débat « être handicapé.e à ce point est-ce une vie franchement Josette ? » même quand les questions sont ailleurs.

[5] Ici les textes en cause relatifs aux droits des malades en fin de vie. Vous lirez vous-même que c’est très encadré, soumis à conditions. Ce n’est pas la pas fête du slip, je prends ma fiole d’arsenic et go.

https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000446240&dateTexte=&categorieLien=id

https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000031970253&categorieLien=id

[6] Sans remettre aucunement en cause le droit à l’IVG, qui est un droit pour toutes les femmes, donc les femmes handicapées aussi (je l’ai rappelé au moins 150 fois sur ce blog), l’interruption médicale de grossesse, les tests prénataux, leurs conditions, leur contexte posent des questions légitimes et délicates que l’on ne peut pas aborder à la va-vite.

[7] Liens vers des affaires similaires (elles ne manquent pas) :

http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2015/09/14/01016-20150914ARTFIG00330-acte-d-amour-ou-meurtre-l-emouvant-proces-d-une-mere-qui-a-tue-sa-fille-handicapee.php

https://www.liberation.fr/societe/2005/10/21/du-sursis-pour-la-mere-qui-avait-tue-son-bebe-de-9-ans_536386

https://www.lalibre.be/actu/belgique/elle-tue-ses-deux-enfants-handicapes-et-parle-d-histoire-d-amour-56bb7f263570fdebf5d67aa3

http://www.leparisien.fr/faits-divers/gironde-il-tue-son-fils-handicape-et-se-suicide-06-08-2014-4049593.php

[8] Merci pour le conseil Hugo Clément mais si vous continuez vous allez nous trouver souvent « sur votre chemin ».