LE SILENCE DU MEPRIS

Ce matin, j’avais une audience à 9h à la Cour d’appel de Paris[1] qui se trouve toujours au 4 boulevard du Palais.

Je me suis présentée munie de ma carte professionnelle à l’entrée des professionnelles, avec mon père, qui était avec moi car l’auxiliaire de vie qui devait m’accompagner n’est pas venue à l’horaire prévu. Mon père l’a donc remplacé[2].

Le premier gendarme de l’entrée m’a laissé passer.

En revanche, le second gendarme face auquel je me suis retrouvée m’a demandé peu aimablement qui était la personne qui était avec moi : « C’est qui ? »

J’ai répondu que c’était mon « mon assistant. »

NB : Lorsque je travaille et que mon père est présent pour m’apporter l’aide dont j’ai besoin, je n’ai pas à expliquer à la terre entière que c’est mon père. Mes clients, les magistrats, les confrères n’ont pas à savoir que mon père est là. Il est là parce que je n’ai pas d’autres choix et c’est déjà suffisamment pénible comme ça.

Ma réponse n’a manifestement pas suffit à ce gendarme qui a continué à me questionner :

« Quel est votre lien avec lui ? Vous avez un contrat de travail ?»

Il faut savoir que cette question dans l’absolu n’a aucun sens. Mes aidants changent tout le temps. Ce matin c’était mon père mais plus généralement, il n’existe pas de « cartes professionnelles » d’auxiliaires de vie. Les auxiliaires de vie, même celles qui ont un contrat de travail ne se baladent pas avec leurs contrats de travail. En ce qui me concerne, je ne suis même pas l’employeur direct de mes auxiliaires de vie, puisque je passe par un service prestataire. Ce gendarme est donc en train de me demander de justifier de quelque chose dont je ne peux pas et ne pourrais jamais justifier.

Néanmoins, voyant que cette personne zélée a du mal à saisir la situation, je me vois obligé de dire : « c’est mon père. Il est bénévole »

« Ah c’est votre papa, fallait le dire ! »

Dès lors s’est instauré en plus un ton infantilisant du plus mauvais goût de la part de ce gendarme qui ne cessera pas jusqu’à la fin de ce pénible épisode.

Je lui fait remarquer que je ne comprenais pas ces questions. C’est bien la première fois en plus de 10 ans d’exercice que l’on me demande de justifier à l’entrée des professionnels du Palais du lien juridique qui me lie à la personne qui m’accompagne pour m’assister.

Lorsque je lui demande de m’expliquer ce qui motive toutes ces questions qui me semblent aller un peu loin, il me répond (toujours aussi aimable) : « je pose des questions c’est mon droit. »

C’est bizarre, je ne me souviens pas m’être vue notifiée mon placement en garde à vue.

Sentant une légère résistance de ma part et la vinaigrette tourner, le gendarme change de version. Il se met à prétendre que j’aurais insinué que mon père était « assistant de justice. »

A aucun moment je n’ai prétendu une chose pareille. Jamais.

Je suis donc une menteuse ! La coupe est pleine, je demande à aller voir le commandement militaire dont il dépend, avec lui, pour faire état de son comportement et de cet incident anormal.

Au commandement militaire, j’entre et le gendarme se précipite dans le bureau de son responsable seul. Il lui fait son rapport non contradictoire (et biaisé) que j’entends depuis l’extérieur.

Je suis à la porte de ce responsable, qui est précédée d’une marche, sans pouvoir entrer dans le bureau de celui-ci.

Je le ne vois pas, j’entends seulement sa voix et il ne m’invite pas à entrer.

Le gendarme sort du bureau satisfait en refermant la porte à demi derrière lui.

C’est à ma demande que l’on est dans les locaux du commandement militaire, je veux donc m’entretenir avec le responsable présent.

Pour essayer de discuter avec lui alors que je suis devant son bureau, devant la marche qui me bloque l’entrée, je me présente à voix haute. Je donne mon nom, ma qualité. Je lui demande s’il va sortir me parler.

Et là… AUCUNE REPONSE.

Silence.

Rien.

Je repose la question.

AUCUNE REPONSE.

Silence.

Rien.

Le silence du mépris. Le respect est mort à cet instant précis.

Cette personne en poste au commandement militaire le vendredi 8 mars 2019, entre 8h30 et 9h00, ne daigne ni se déplacer, ni sortir de son bureau pour me voir, ni même me répondre oralement.

Pour elle, je ne suis rien. Je suis moins que rien. Je n’existe pas. Il n’est, par conséquent, pas utile de me répondre.

Suite à cela, dans les locaux du commandement militaire, l’interrogatoire continue.

Le gendarme me demande à plusieurs reprises dans quel service je travaille. Cela fait au moins dix fois depuis le début que lui dit que je suis AVOCATE au barreau de Paris. Je ne travaille pas dans un service du Palais. Je suis libérale. Je viens plaider ce matin un dossier (et je vais être en retard).

Il me demande alors à quelle juridiction je vais et dans quelle chambre.

A quel Avocat valide on demande ces précisions à l’entrée du Palais ?

L’infantilisation se poursuit également. Plusieurs fois, il mentionne mon « papa. »

Je suis obligée de lui rappeler que je n’ai pas 5 ans. Je lui demande d’arrêter de m’infantiliser comme ça. A mes côtés, ce n’est pas « mon papa », c’est « mon père. » Je suis une adulte qui vient travailler et mon père est présent car j’ai besoin d’aide.

Le gendarme me sort : « « papa, » « père » c’est pareil. C’est synonyme. »

Cette expertise des synonymes me surprend puisque depuis le départ il ne comprend pas le mot « assistant[3] », comme synonyme « d’aidant » ou « d’auxiliaire de vie. »

Il continue à me parler de nécessité de justifier de mon lien juridique avec mon « assistant » et même (je vous assure) de mon lien « avec mon père. »

On en arrive au point où je suis obligée du lui expliquer que mon père est mon père au sens où… il m’a engendré !

Le calvaire se termine, pour la bonne procédure, par un fichage des deux forcenés que nous sommes mon père et moi.

Ce gendarme se permet de prendre ma carte professionnelle, de noter les informations qui y figurent, et de me demander mon lieu de naissance (et pourquoi pas l’heure pendant qu’on est ?)

Il se permet également de prendre la carte d’identité de mon père, de noter les informations qui y figurent, de lui demander son lieu de naissance.

Pour ma part, j’ai demandé à plusieurs reprises au gendarme son nom. Pas de réponse.

Il ne portait pas de matricule sur lui. Je le lui ai d’ailleurs fait remarquer et je lui ai demandé son numéro de matricule. Pas de réponse non plus.

Autrement dit, ce gendarme qui a pris l’ensemble des informations concernant mon identité et celle de mon père a sciemment refusé de me donner les informations permettant de l’identifier lui en cas de nécessité.

Je précise également, pour finir, qu’à aucun moment mon père ou moi avons refusé de passer mon sac professionnel au contrôle, j’ai simplement indiqué que le sac était à moi et ce qu’il contenait (le dossier à plaider et ma robe en l’occurrence).

A aucun moment mon père n’a refusé d’être contrôlé. Fouille, portique, il ne s’est évidemment opposé à rien.

Nous avons fait tout ce qui nous a été demandé pour les besoins du contrôle de sécurité.

Des humiliations dans ce milieu professionnel j’en ai vécu, mais celle qui m’a été infligée ce matin par ce gendarme et le responsable du commandement militaire, je m’en souviendrais longtemps.

Sous le choc, j’ai été obligé d’aller souffler et reprendre mes esprits dans les toilettes du vestiaires des avocats de longues minutes avant de monter[4] plaider mon dossier.

Je suis une professionnelle, je suis donc capable comme bien des Confrères de passer outre tout ce qui peut m’arriver de désagréable pour plaider. Mes clients, ceux qui me font confiance, n’ont pas à subir les conséquences de ce genre de dérapage.

J’ai informé la référente handicap du Palais, Madame Maria DAS BORGES, de l’incident le jour même.

J’exige des excuses de la part du commandement militaire pour la façon dont j’ai été traité.

Je veux que le Conseil des l’Ordre me donne l’assurance que cela ne se reproduira ni pour moi ni pour aucun autre Confrère qui pourrait être concerné.

Si cette profession est interdite aux personnes handicapées, encore une fois, merci de nous le signaler que l’on se fasse omettre pour ce motif.

 

NOTES

[1] Parfois ça m’arrive d’exercer ce qui est supposément mon métier.

[2] Vous remarquerez que quand mon père m’aide, il y a souvent des problèmes. Est-ce que sa barbe serait impliquée ? Je ne sais pas… Je pose la question (moi aussi j’ai le droit de poser des questions).

[3] Assistant : personne qui en seconde une autre dans un travail (Larousse).

[4] Ce jour là, deux des ascenseurs du Palais étaient de surcroît en panne. Une journée – que dis-je une semaine – extra à tous points de vue.

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