« CHANGER LE REGARD » : ANOTHER OLD BULLSHIT

Cela fait longtemps que je veux lâcher mon com’ sur ce qui constitue l’une des tartes à la crème du handicap, l’expression (roulements de tambour) : « changer le regard » sur le handicap. Vous l’avez lue et relue, entendue et réentendue maintes fois.

Cette expression part d’une hypothèse simple que certaines personnes concernées ont pu relever : « le regard » en cause, bien que ce ne soit pas précisé, est évidemment celui des personnes dites valides [1], celui que les personnes valides portent sur les personnes handicapées. Il est supposément négatif, empli de préjugés sur ces dernières. Il faut donc le « changer », le modifier, sous-entendu le débarrasser de ces préjugés pour que tout s’arrange et que l’on puisse enfin vivre tous ensemble, sans discriminations, dans la paix et l’harmonie en chantant Heal The Word.

Le raisonnement n’est pas très éloigné de celui fait, par exemple, par les tenants du racisme comme un problème de comportement individuel et moral [2] pour mettre soigneusement de côté l’explication structurelle.

Ici aussi la société n’est pas envisagée comme un système organisé dans lequel certains auraient le pouvoir d’organiser l’exclusion d’autres. « Le regard » dont on nous parle se présente en fait comme une somme de regards individuels de personnes valides avant tout naïves, ignorantes, mal éduquées ou mal informées.

Ainsi, non seulement cette expression dépolitise le sujet du handicap, point commun évident et goal ultime de toutes ces expressions bullshit qui problématisent d’entrée de jeu très mal le thème et engagent la discussion dans une impasse.

Elle en fait une question purement individuelle et déresponsabilise les personnes valides, en premier lieu celles qui ont le pouvoir, en suggérant que l’exclusion des personnes handicapées n’est pas consciente ou volontaire.

Il ne serait question que d’information et d’éducation, ou plutôt de « sensibilisation [3] » comme on dit, appropriées pour tout changer. De plus, il suffit souvent de passer sur de « l’inspiration porn [4] » pour que les partisans du « changement de regard » s’estiment satisfaits et considèrent l’ambition atteinte. Le signe de leur peu d’ambition.

Il m’apparait que cette expression confond de surcroît les causes et les conséquences de l’exclusion et des discriminations que subissent les personnes handicapées. Les préjugés s’ils existent (et ils existent) ne sont pas la cause mais plutôt la conséquence, et souvent même la justification après-coup, d’une organisation excluante.

Ce n’est donc pas le regard qu’il faut changer mais préalablement l’organisation sociale, qui pour le moment est pensée par des personnes valides pour des personnes valides sans tenir compte de notre existence.

Si ce changement d’organisation nous permettait de devenir vos voisins de pallier ou de bus, vos camarades de classes, vos collègues, vos potes, vos partenaires de karaoké ou de yoga, vos partenaires tout court, vos conjoints etc. il y a des chances que vous finissiez par nous « regarder » ou nous appréhender différemment. Il y a des chances que vous vous aperceviez que nous vous ressemblons plus que vous ne l’imaginiez, que vous compreniez un peu mieux nos difficultés, que vous réalisiez que ce vous pensiez savoir sur le handicap n’est pas vrai et que vous changiez certains de vos réflexes ou de vos habitudes à notre égard. Du moins, c’est l’espoir délirant que certains d’entre nous nourrissent, tout en ayant conscience que ce sera long, ni magique, ni automatique.

Enfin, « changer le regard » sur le handicap ne veut strictement rien dire politiquement. Cette expression ne correspond à aucune action ou mesure sérieuse. Elle n’est pas et ne peut pas être un objectif politique.

C’est encore une incantation évasive, impossible à mesurer, peu engageante, qui ne mange pas de pain et c’est bien pour cette raison qu’elle est utilisée avec délices par :

– Les politiques qui n’ont rien à dire d’intéressant sur le handicap, et ce, toutes tendances confondues.

Nadine M. réputée pour la finesse de sa pensée en parlait déjà en 2009. C’est à dire… il y a 10 ans. Le temps passe vite, ne m’en parlez pas ! Trop vite, surtout sur la fin.

Capture d’un titre de l’Express du 12 novembre 2019 : « Il faut changer de regard sur le handicap » tiré d’une ITW de Nadine Morano, à l’époque secrétaire d’Etat en charge de la Famille.

François Hollande [5] n’a pas manqué de reprendre cette formule hautement subversive.

Capture d’un titre de l’Express du 12 décembre 2014 : Hollande veut « changer le regard » de la société sur le handicap.

Quant à Sophie Cluzel, après « inclusif », « inclusion » « inclusivationnage », c’est son expression bullshit préférée. Elle doit gagner 50 € de bons d’achat à Carrouf à chaque fois qu’elle la place.

Capture d’un tweet de Sophie Cluzel du 26 avril 2019 : « Merci à Cyril Hanouna #TPMPOuvertTous ainsi qu’à tous les employeurs engagés pour le #DuoDay2019 véritable tremplin vers l’emploi > Ensemble, changeons de regard sur le #Handicap RDV le 16 mai. duoday.fr

Capture d’un tweet de Sophie Cluzel du 7 octobre 2019 : « Colloque recherche @Unafam. Le #handicap psychique est un handicap invisible et pourtant très stigmatisé. Appuyons-nous sur les elles-mêmes, leurs proches et les professionnels qui les accompagnent pour changer le regard et faire évaluer les accompagnements.

– Les institutions.

Capture extrait du site internet de l’Assemblée des départements de France. Titre du 31 mars 2017 : « Changer de regard sur le handicap. »

Capture extrait du site internet de l’Université Rennes 2 : « table ronde : comment changer le regard sur le handicap. »

– Les associations qui interviennent dans le champ du handicap mais qui ne souhaitent surtout pas se positionner politiquement.

Capture d’un titre de presse : « Paralysés. L’APF du Cantal veut changer le regard sur le handicap. »

– Les médias.

Capture du titre d’un article de Ouest France du 19 juillet 2017 : « #Loire-Atlantique. Ils veulent changer les regards sur le handicap. »

Capture du titre d’un article de Le Monde du 10 novembre 2017 : « Le handicap au cinéma pour faire changer les regard. »

Parfois, certaines personnes handicapées elle-même l’utilisent car, volontairement ou non, elles ne politisent pas ce sujet et ne l’analysent pas sous l’angle des rapports de pouvoirs.

Au final, il m’est d’avis que si on pouvait finir de se gargariser avec cette expression, ben… ça ne serait pas une perte.

 

Photo couleur d’un baromètre du bullshit dont l’aiguille indique clairement qu’on est en plein dans la zone rouge.

 

NOTES

[1] De quel autre regard vous voulez qu’on vous parle ?

[2] Liens à ce propos (j’en ai pris deux mais il y a quantité d’autres références) :

http://contre-attaques.org/magazine/article/les-5

https://www.streetpress.com/sujet/1492099023-campagne-sos-racisme-nulle

[3] Un terme à creuser également. Comme Parker Lewis, je « note pour plus tard… »

[4] Une approche exagérément positive du handicap que j’ai évoqué à plusieurs reprises.

[5] Le mec qui a reporté l’obligation de mise en accessibilité aux calendes, isn’t it ironic ?