SORCIÈRE(S), PRENEZ SOIN DE VOUS

J’adore écouter de la musique. J’ai une mémoire auditive qui fait que mon cerveau imprime les paroles de chansons très rapidement. Cette faculté me permet entre autres d’éblouir mes potes et mes partenaires de soirées avec non seulement mes chorégraphies mais également – atout majeur – ma maîtrise du playback [1].

Un autre de mes hobby : cogiter mais vite fait hein, pas dans les hautes sphères… décortiquer les idées, les échanges, les scénarios et, mieux, joindre mes passions en me prenant le chou sur les paroles de chansons.

Il y a quelque temps en répondant à la question « avec quelles sorcières est-ce que vous avez grandi ? » d’Augustin Trapenard [2] j’ai parlé de « la chanson de la Sorcière » de Françoise Hardy tiré du conte musical Émilie Jolie.

 

 

Cette chanson que vous connaissez sans doute si vous avez grandi en France dans les années 80, je l’adorais quand j’étais petite. Ma maîtresse de maternelle mettait l’album en boucle et j’ai fini par acheter la cassette. La chanson de la sorcière c’était ma chanson préférée. D’abord parce que j’ai toujours aimé les personnages de sorcières et de méchantes dans les films, les contes et les séries. Les seules femmes à être complexes et à revendiquer le contrôle de leur existence. Ce que j’avais plus de mal à saisir était l’obsession de « faire le mal » ou devenir « maîtresse du monde. » Avoir le contrôle de sa propre vie me paraissait un objectif suffisant et à priori non nuisible à autrui ou à la communauté.

Ensuite, j’aimais cette chanson parce que c’était la seule pour moi qui avait du sens. En réalité, je n’aimais pas l’histoire d’Émilie Jolie et je détestais le personnage principal. La fameuse Émilie, je la trouvais insipide, insupportablement cul-cul. Comme son nom l’indique elle est supposée être « jolie » parce que blonde aux yeux bleus (même pas originale la meuf). C’était une sorte de mini-princesse mielleuse, trop gentille pour être crédible. Son sort dans l’histoire m’indifférait totalement et je ne comprenais pas ce qu’on lui trouvait. Je la plaignais juste un peu au tout début parce que ses parents la laissent seule dans l’appartement pour sortir. Elle a peur et elle prend un livre : point de départ de l’aventure. La sorcière et ses problèmes existentiels étaient mille fois plus intéressants. J’avais aussi peut-être instinctivement sentie que mon destin ressemblerait davantage à celui d’une sorcière qu’à celui d’une petite fille modèle comme Émilie. Émilie était la petite fille affable qu’il fallait idéalement être et que je n’étais pas.

La sorcière n’a qu’une chanson pour tout envoyer, grosse pression, mais c’est quand même un personnage central de l’intrigue. En effet, c’est après avoir rencontré la sorcière qu’Emilie, qui s’ennuie et adore se mêler de la vie des gens, se met en tête durant toute la suite du conte de lui chercher un mec, un prince, un fiancé quoi. Pfff…

Pour comprendre, reprenons la chanson de la sorcière. Elle commence comme ça :

Je suis vêtue de robes noires, je ne peux vivre que le soir.

J’ai les ongles longs comme l’hiver et je fais peur, je suis sorcière.

J’habite au château des fantômes, la cruauté, c’est mon royaume.

De tous les diables de l’enfer, je suis la mère, je suis sorcière.

L’intro est évidemment la partie la plus forte et la plus géniale de la chanson. Elle se décrit elle-même. Elle parle de son swag vestimentaire, de son life style, son intérieur cosy, de son réseau social et surtout… elle fait état de sa TOUTE PUISSAAAANCE. L’éclate ! Ces paroles me mettaient en transe.

Pour vivre le truc à fond j’avais carrément un costume de sorcière que j’enfilais juste avant d’appuyer sur « play ». J’ai une photo de moi dans ce costume improvisé. Je vous mets la photo à la fin parce que si je l’insère ici vous risquez la déconcentration et vous n’allez pas lire la suite de mon billet. Moi même quand je regarde ladite photo, je suis pliée. Comment j’en suis arrivée à cet accoutrement ? Je ne saurais dire. J’ai bricolé avec ce que j’avais sous la main et j’imagine que le masque c’était pour ressembler à l’illustration du disque qui représentait la sorcière avec une combi et un masque noir sur les yeux.

 

Dessin d’illustration en couleur de l’album Emilie Jolie. Il représente la sorcière au centre. Elle est brune, elle porte un masque (qui lui bande les yeux) noir et un haut noir qui l’air d’être une combinaison qui couvre tout son corps même les mains. Ses mains supportent son menton. Elle est assise et entourée d’autres personnages du livre : les lapins bleus et du raton laveur.

Le début du texte était donc extra, c’est la suite que je ne comprenais pas… Rapidement, ça se dégrade.

Mais j’ai cassé tous mes alambics pleins de ciguë, pleins d’arsenic.

Euh… ça arrive de casser des trucs. Tu t’es peut-être mal réveillée sorcière.

J’attends le prince charmant, j’attends le prince de sang.

Qui viendra un jour me délivrer, me sauver.

Hein ? Le prince charmant ? Mais… pourquoi ? Te délivrer, te sauver de quoi ? Ta vie est classe ! Tu l’as dit au début. Qu’est-ce qu’elle raconte la sorcière ? Maman t’en penses quoi ? Pas de réponse… Soit ma mère fait la vaisselle, soit elle lit un livre genre Hannah Arendt. De toute façon je ne crois pas qu’elle soit fan de cet album.

C’est quoi la suite ?

Je voudrais, pour la première fois, aimer quelqu’un d’autre que moi.

S’aimer c’est difficile déjà. Y parvenir ce n’est pas si mal j’ai envie de te dire.

Mais pourquoi y’a-t-il toujours la haine ?

Je voudrais qu’on me le dise un jour : « Sorcière, je t’aime, Sorcière, je t’aime. »

Ça devient embrouillé. Nan mais attend sorcière, la haine c’est à cause des politiques néolibérales, des idées fascisantes et de Macron, ce n’est pas forcément de ta faute ou celle du célibat.

« Sorcière, je t’aime, Sorcière, je t’aime. »

Cette phrase par contre, elle me remue. Elle est incontestablement déchirante. A l’époque déjà elle me remuait, elle me remue encore quand j’ai le cafard.

La sorcière va mal.

La sorcière est seule.

Comme le mendiant, comme le héros, comme le monstre, la sorcière est condamnée à la solitude car personne ne veut avoir de relation avec une sorcière, du moins dans son monde et… dans notre monde.

Être seule n’est pas un problème en soi, que l’on soit sorcière ou pas. La solitude peut être un bonheur. Une nécessité pour certain.e.s. C’est selon les choix, les envies, les périodes de vie. Je l’ai dit à mon anniversaire et à Jean-Jacques Goldman qui croit que les femmes seules sont des mortes vivantes. Malheureusement la solitude peut aussi être une souffrance qui meurtrie. Ici la sorcière souffre de sa solitude. Elle le chante sans détours. Elle voudrait rencontrer quelqu’un mais elle n’a pas la bonne appli, elle ne sort pas assez ou elle ne tombe pas sur les bonnes personnes.

Elle veut entendre un quelqu’un, un homme en l’espèce, lui dire qu’il l’aime. Juste une fois, pour voir ce que ça fait. C’est humain et très personnel. Comment ne pas la comprendre ? Comment occulter sa souffrance et ne pas avoir d’empathie à son égard ?

La gêne n’est pas là. La gêne est dans l’imploration du prince. Pourquoi un prince ? Pourquoi un prince charmant ? Pourquoi un prince de sang ? Steuplé Stéphane Bern sort de ce corps !!! Qu’est-ce qui lui fait croire qu’avec un prince tout ira mieux ? Ce n’est pas si simple… Le prince ce n’est pas le graal. En puis, quel est le rapport avec le reste ? Je veux dire quel est le rapport avec sa carrière professionnelle ?

Mais chaque soir dans mon décor, j’ouvre le bal de mes remords.

Je suis la reine solitaire d’un pays de feu et de fer.

 (…)

Tous mes poisons, mes sortilèges, un beau matin, m’ont pris au piège.

J’ai peur de tout ce que j’ai fait, du plaisir, je passe au regret.

La sorcière est en bad. Je connais. Moi aussi ça m’arrive. Quand t’es en bad tu envisages tout de façon négative. Tu remets toute ta vie sur le tapis. Le sol se dérobe. Tu interprètes tout mal, ce que les autres disent ou ce qu’ils font. Tu fais des reproches à la terre entière ou alors tu as l’impression que tout n’est que reproche et exigence de la part des autres. Tu es en colère et triste à la fois. Tu as l’impression de ne rien faire comme il faudrait. T’es en vrac. C’est le chaos. Tu es persuadée de dire, d’écrire de la merde. Tout te blesse même les mots pleins de sollicitude. Tu te sens à fleur de peau, piégée, sans issue à l’horizon. Avec un peu de chance, ça passe. Tu traverses la grisaille, les nuages sombres, ou la douleur si c’est plus grave, et tu redeviens comme au début de la chanson, maîtresse de ta vie, de tes émotions, pleine d’énergie créatrice. Juste, parfois ça peut prendre du temps de retrouver l’équilibre. Ça peut même être plus profond qu’une simple phase de déprime. Ça peut être une dépression.

La santé mentale est un sujet difficile. Il est difficile à aborder pour les sorcières et d’une façon générale, je ne vous apprends rien. Il est délicat à évoquer notamment pour les personnes handicapées qui sont supposées n’avoir qu’un handicap moteur. Faire état d’un problème de cet ordre devant des personnes valides équivaut à rajouter une cerise dark sur le gratin déjà bien chargé en plomb que nous sommes dans leur esprit. C’est retomber dans la caricature du misérable à laquelle vous cherchez désespérément à échapper et qui satisfait tant ceux qui veulent croire que handicap et mal être sont inextricablement liés. Ne pas en parler c’est dissimuler une part de réalité, s’embourber dans la caricature inverse qui ravit ceux qui voudraient que vous soyez la joie de vivre personnifiée, quitte à ce qu’elle soit feinte à l’occasion pour les arranger. Je l’ai écrit à plusieurs reprises concernant les récits qui nous concernent, l’espace d’expression entre ces deux pôles est aussi fin et fragile que du papier à rouler des joints cigarette. C’est comme si le bonheur et le malheur étaient deux états exclusifs l’une l’autre qui ne pourraient ni se succéder, ni s’entremêler, chez une même personne à plus forte raison handicapée. Le fait d’admettre que vous puissiez allez mal, quelle qu’en soit l’origine, ébranle l’idée que vous puissiez allez authentiquement bien. L’impasse paraît insurmontable. Certains d’entre nous sont, de surcroît, constamment entourés par nécessité, rarement seuls physiquement et privés d’intimité. En présence de témoins, proches ou professionnels, susceptibles de paniquer nous ne pouvons pas toujours donner libre court à nos émotions.

La situation est d’autant plus préoccupante qu’il me semble évident qu’outre tout ce qui pourrait humainement nous affecter, les oppressions [3] que nous vivons et les traumatismes auxquels nous sommes exposés altèrent inévitablement notre santé mentale à un moment donné ou à un autre. Toutes les minorités, tous les groupes dominés, sont concernés par cette question, nous aussi. Nous devrions pouvoir en discuter. Les personnes valides qui sont capables de nous accepter en trois dimensions [4] et d’oublier deux secondes leurs projections délétères sont rares mais elles existent. Elles sont précieuses. Personnellement, j’ai même fait de cette aptitude un critère déterminant sur le plan amical. En parler entre personnes handicapées potentiellement concernées par les mêmes problèmes est également utile et enrichissant mais ce n’est pas la panacée. Si nécessaire, lorsque les amis valides ou handicapés se retrouvent désarmés, il y a aussi les psy. Néanmoins, il est coton d’en trouver qui soient accessibles et aware sur le handicap, le validisme, les violences qui nous sont faites, les violences faites aux femmes handicapées etc. Les stratégies pour se préserver sont multiples et encore plus complexes à organiser pour nous.

Même enfant, en écoutant la chanson de la sorcière, j’avais quelques doutes sur le fait qu’un prince était ce dont elle avait besoin. C’était peut-être de soutien dont la sorcière avait besoin. Le soutien d’un.e ami.e ou d’un professionnel justement pour prendre soin d’elle. Mais « Émilie premier degré » ne voulait pas comprendre ça. Elle forçait avec le prince.

A la fin du conte cette fouine d’Émilie ne parvient pas à trouver un prince à la sorcière. Elle décide avec son poto le narrateur relou d’en dessiner un à l’arrache. Ils dessinent un voyou un gars en blouson sur une moto (une moto…) qui prend vie comme le chanteur dan le clip Take on me de Ha-Ha. Ils le présentent à la sorcière et là, summum de l’insoutenable, la sorcière change. Dans une version du spectacle que j’ai vu, sa tenue noire devient une robe blanche ! De brune elle devient blonde ! Elle se transforme en… princesse.

Nul, nul, nul, nul !!!

C’est ça l’amour ? Tu perds ton identité ? Tu ne peux pas rester toi-même [5] ? On n’a pas le droit d’être une sorcière puissante qui traverse une mauvaise passe sans qu’on vous dégote comme solution miracle : un mec ?! Faut obligatoirement avoir prince cheap à ses côtés pour être heureuse ? On ne peut pas être une sorcière avec un.e partenaire qui n’est pas de sang royal ou parfaitement assorti.e ? Ah ben bravo ! Joli conte féministe.

Heureusement que je n’ai jamais assisté au spectacle en vrai (je l’ai vu à la télé) sinon j’aurais exigé un remboursement et un dédommagement conséquent pour préjudice de déception.

En finissant ce texte, je m’aperçois que je suis injuste avec Émilie. Maintenant que j’y repense, elle aussi est seule. Ses parents l’ont abandonné et elle est obligée de s’inventer des amis imaginaires pour la soirée. Émilie veut consoler et aider tous les personnages du livre parce qu’elle a besoin d’être aimée. Tout au long du conte, elle se cherche une famille. Elle a si peu de liens affectifs avec ses géniteurs qu’elle veut partir ou être adoptée par chaque personnage du livre qu’elle croise, doté d’un moyen de locomotion, et qui pourraient l’emmener loin (l’oiseau, l’extraterrestre). J’étais trop focalisée sur la sorcière pour réaliser à quel point Émilie souffre aussi. Pardon Émilie, le patriarcat nous divise. Avec la sorcière vous auriez dû prendre la soucoupe volante et quitter ce bordel pour une virée entre copines.

Danser, sortir, voir et rencontrer des gens ne résout pas tout mais ça peut faire du bien. Ces activités me réussissent en général et lorsque je suis de trop mauvaise composition, je ne sors pas. Écouter de la musique hispanique ou latino m’est indispensable pour refaire surface si je suis minée [6]. Elle me rappelle d’où je viens, quelle est mon histoire, ce qui m’enracine profondément et la direction dans laquelle je veux aller. Clara Luciani pense aux fleurs, je la comprends. Se réfugier dans la beauté de certains détails est loin d’être bête s’ils se révèlent réconfortant. En ce qui me concerne, la couleur du ciel, les sourires, le goût du pain au chocolat, la couleur miroitante de mon vernis me touchent davantage. Ecrire m’est d’une grande aide également. Ces méthodes sont sans doute superficielles. Leurs bienfaits sont variables, ils peuvent être durables ou courts. Je reste quoi qu’il arrive ce que je suis : quelqu’un qui va bien, quelqu’un qui va mal, quelqu’un qui peut être entre les deux ou passer de l’un à l’autre au gré des heures, des jours ou des mois, qui abandonne ou qui se débat, et qui s’efforce avant tout de ne plus laisser personne lui interdire le droit d’être elle-même. Il en va de mon bien-être personnel et, je pense, assurément de notre bien-être collectif.

Vous avez été sages, voici la photo promise [7].

 

Photo noir et blanc (polaroid) de moi avec mon déguisement. J’ai un masque sur les yeux brillant et un foulard sur la tête type pirate. Je suis assise sur un canapé et en chaussons. J’ai un pantalon de jogging street-wear et un haut à manches longues. Je regarde l’appareil photo, l’air sérieux, mi-blasée, mi-fatiguée.

 

 

NOTES

[1] Je suis adepte totale du playback. Pourquoi se fatiguer à essayer de chanter quand on a pas la voix adéquate alors qu’on peut faire semblant d’être le/la chanteur.se et en faire des caisses ?

[2] Oui, je réponds aux questions d’émissions auxquelles je ne suis pas invitée. Comment croyez-vous que je fais pour limiter la casse dans les vraies interviews ? Je m’entraîne devant ma glace…

[3] Les oppressions se cumulent dans certains cas et nous font perdre au grattage et au tirage.

[4] ©AmandineGay ❤ et sa remarque sur les personnages unidimensionnels au cinéma – La Poudre replay du 12 octobre 2019.

[5] Archi-vu-revu-rerevu dans les ressorts narratifs. L’amour te change physiquement. Si tu es soit disant hors canons et « normes », tu le deviens par magie. Tu rentres dans les cases pour ressembler à ton partenaire s’il.elle répond un minimum aux « normes. » Les couples non assortis ne sont pas autorisés. Gravissime.

[6] Et j’évite Françoise Hardy…

[7] Sorcière friday wear, en pantoufles, à la cool mais un peu lessivée.